Michael Jordan : C.L.U.T.C.H

Clutch :

Moment crucial. Dans le jargon sportif, terme employé par extension pour une action ou un joueur qui se montre décisif, qui fait basculer la rencontre.

Quel meilleur terme peut-on utiliser pour évoquer Michael Jordan ? Bien entendu, certains auront d’autres mots au bout des lèvres comme winner, aérien, volant, killer, icône, GOAT… afin de qualifier la façon dont le numéro 23 des Bulls l’a marqué ou celle dont il le perçoit s’il n’a pas pu profiter de ses exploits du siècle dernier. Mais quand on fait le tour de sa carrière, difficile de trouver quelqu’un qui viendra dénigrer le statut de joueur clutch qui colle à la peau de Michael Jordan.

Cette capacité à faire la décision au moment où le match est sur la corde raide porte un nom chez Michael Jordan : The Shot. Le tir. Celui qui apporte le victoire. Celui qui anéantit les espoirs d’une franchise, d’une ville, de tellement de joueurs. On ne compte plus le nombre de fois où His Airness s’est élevé pour dégainer, sans trembler, sans douter de l’issue de son action, sachant que son geste devait faire la différence que ses coéquipiers, son coach et ses fans attendaient. Et eux non plus ne doutaient pas, ils savaient que personne d’autres n’était plus à même de conclure une rencontre que Jordan, assassin au sang froid dans ces ultimes secondes où tout bascule. Une volonté de tuer son adversaire qui se confirme avec son bilan immaculé lors de ses six voyages en Finales NBA. Du Louisiana Superdome avec North Carolina au Delta Center avec les Bulls, ses actions décisives, sa faculté à répondre présent lorsque le niveau monte et que la tension est à son paroxysme ne laissent aucun doute : à côté de la définition du mot clutch, c’est le nom de Michael Jordan qui est écrit.

Craig Ehlo et tout Cleveland à terre

Bang : The Shot

7 mai 1989. Au moment de jouer un Game 5 décisif face aux Cavs au premier tour des Playoffs, Michael Jordan fait déjà certes partie de la crème du basket, mais sa capacité à porter une équipe au sommet reste une interrogation. Et quand à trois secondes de la fin de la rencontre, au bord d’une quatrième élimination à ce stade de la compétition depuis sa Draft, le numéro 23 et les siens sont menés 100 à 99, les critiques pourraient bien fuser sur l’ancien de North Carolina…

Il faut dire que le bonhomme a déjà eu l’opportunité de clore la série. Sans succès. Car si personne ne donnait cher de la peau des Taureaux à l’ouverture de la post season, les hommes de Doug Collins se sont montrés plus coriaces que prévu. L’état des troupes ne poussait pas à l’optimisme, Scottie Pippen, Horace Grant et Craig Hodges étant diminués. Sans compter que la dynamique penchait clairement en faveur des Cavaliers qui avaient sweepé les Bulls 6-0 au cours de la saison régulière, dont une dernière défaite bien embarrassante pour les joueurs de l’Illinois pendant que Mark Price, Ron Harper, Larry Nance et Brad Daugherty sirotaient des bières, mis au repos pour ce match. Autant dire que les Bulls ne font pas figure de favoris face à l’équipe qui monte à l’Est et qui vient de boucler l’exercice à la troisième place de la Conférence avec un bilan de 57 victoires, soit 10 de plus que la franchise de Windy City. La confrontation semble tellement déséquilibrée que même Michael Jordan annonce que si les Bulls ne jouent pas mieux, ils vont prendre un coup de balai.

Est-ce cet avertissement qui galvanise ses coéquipiers ? Une chose est sûre, les joueurs de Doug Collins profitent de l’absence de Mark Price au Game 1 pour repartir avec un premier succès dans la série sur les terres adverses. Et même si Cleveland égalise avec le retour de son meneur dès le match suivant, le plus dur semble fait avec l’avantage du terrain récupéré pour Jordan et les siens. Ce qui se confirme le 3 mai grâce à une nouvelle victoire – au Chicago Stadium cette fois – qui les place à une marche de la qualification, avec le Game 4 à jouer à la maison. L’upset est proche pour les Bulls emmenés par leur star qui tourne à 35 pions sur les trois premières confrontations, dont un pic à 44 unités à domicile.

Mais tout ne se passe pas comme prévu lors de cette quatrième manche, dans une rencontre très serrée. Seconde meilleure équipe défensive de la saison régulière, les Cavaliers posent les barbelés et mettent tout en œuvre pour s’offrir un match décisif dans l’Ohio. Dans la dernière minute de cette partie, ils sont au coude à coude avec les hommes de Chicago, 97 partout. Alors que Mike tient les siens à flot, il se retrouve à plusieurs reprises sur la ligne des lancers francs pour boucler la confrontation et la série par la même occasion. Une formalité puisque le numéro 23 est à 20/23 dans cet exercice à cet instant du match. Premier voyage : un échec, une réussite, 98-97 pour les Bulls. Les Cavs perdent la balle sur la possession suivante et font faute rapidement pour stopper l’horloge. Jordan se retrouve une nouvelle fois sur la ligne. Et une nouvelle fois il se contente de 50% avec la seconde tentative manquée. Quelques instants plus tard, c’est Brad Daugherty, le pivot de Cleveland, qui subit la faute des Bulls. Et qui convertit les deux opportunités. Il reste cependant assez de temps pour que Chicago force la décision, mais malgré une ouverture ligne de fond, Michael Jordan ne parvient pas à offrir la victoire aux Bulls qui s’inclinent finalement en prolongation. Retour au Coliseum de Richfield.

Avant cette ultime rencontre, ce ne sont pas les 50 pions inscrits par Michael Jordan pour rester dans le match qui font parler. Non, ce que tout le monde retient – y compris lui – ce sont les échecs alors qu’il avait la possibilité d’envoyer les siens au tour suivant. Comme il le dira lui-même quelques années plus tard, ne pas boucler la série lors du Game 4 est l’un de ses pires souvenirs liés au basket, comparant cette déception à sa non sélection dans l’équipe première du lycée lors de son arrivée en High School. Le refrain du soliste incapable de faire gagner son équipe revient donc sur le tapis. Et si jamais les Bulls doivent passer à trappe, le coupable est désigné, le bûcher préparé et imbibé d’essence. Il ne reste plus qu’à craquer l’allumette et cramer le numéro 23. Pour y échapper mais surtout pour ne pas se décevoir lui-même, Mike va devoir tenir bon face à la foule hostile de Cleveland et donc se rattraper. Ainsi, quand l’occasion se présente à lui, il ne flanche pas. Après avoir donné un point d’avance aux Bulls une première fois sur un jump shot, il voit Craig Ehlo lui répondre directement sur la tête via un layup rageur sur la remise en jeu suivante. Tout est à refaire sur les trois dernières secondes. Pendant le temps mort qui précède l’ultime action de la rencontre, Lenny Wilkens décide de changer sa stratégie en demandant à Larry Nance de donner un coup de main à Ehlo pour doubler sur Michael Jordan, alors que le coach des Cavs préférait museler le reste des Bulls en laissant MJ scorer depuis le début de la série. Sur le banc des visiteurs, les joueurs sont déjà tête basse et Doug Collins songe même à confier la gonfle à Dave Corzine… Réaction de Jordan :

Donnez moi cette putain de balle.

Le coach suit son joueur en dessinant le schéma qui va bien. Lorsque les protagonistes retournent sur le parquet, le numéro 23 chicagoan ne doute pas, glissant à Craig Hodges : “je vais le faire”. Le reste appartient à la légende de His Airness.

D’une course rapide, Jordan parvient à se libérer pour recevoir la balle sur la droite du terrain. Rien que sur cette accélération, il a pris le dessus sur ses défenseurs. Larry Nance est dans les choux alors que Craig Ehlo s’accroche tant bien que mal. Tandis que Mike dribble pour arriver en tête de raquette, l’arrière des Cavs pense pouvoir revenir sur lui. Et quand Michael s’élève pour prendre son tir, Ehlo décolle à son tour afin de le gêner, voire de le contrer. En vain. Jordan reste en l’air, Ehlo retombe, Jordan dégaine, Ehlo est loin.

Au lieu d’être sur mes appuis latéraux, je courais pour le rattraper et le gêner. J’ai sauté depuis le côté, ma main devant son visage. Il est resté en l’air alors que je filais à toute vitesse.

Avant même de voir la balle transpercer le filet, His Airness se retourne et le silence de la salle lui permet de savoir l’issue de la rencontre. Cette foule qui le chambrait pour ses échecs du Game 4 est désormais muette, détruite par ce tir. Jordan exulte, boxe dans le vide en hurlant “Go Home”. Il tient sa revanche, sa qualification mais surtout un tournant majeur de sa carrière.

Les Bulls n’iront pas au bout cette saison-là, stoppés par leurs amis des Pistons. Mais dans cette qualification face aux Cavaliers, Michael Jordan a posé les bases de son histoire d’amour avec les fins de rencontre en NBA, sept ans après son tir victorieux en Finale NCAA avec les Tar Heels de North Carolina. Il remettra d’ailleurs le couvert en 1993 contre ces mêmes Cavs pour boucler un sweep au second tour des Playoffs. Un jour comme un autre au boulot pour Mike.

The Shot symbolise à lui seul la carrière de Jojo. Du mental, une exécution parfaite et cet instinct de tueur pour éliminer les Cavs sur un match couperet au premier tour des Playoffs. Alors qu’il n’avait encore pas de bague, c’est sûrement le jour où on a compris qu’on avait affaire à un joueur différent de tous ceux qu’on avait vu passer jusqu’ici. – Benoit Carlier

Le shoot contre Cleveland et Craig Ehlo qui s’écroule au moment où Jojo célèbre son tir, l’image est ouf, on dirait que Jordan le frappe alors qu’il est à trois mètres de lui… – Giovanni Marriette

Jordan C.L.U.T.C.H

The Prequel

Et Mike est devenu Michael Jordan...

Des années avant de s’affirmer en NBA comme l’un des joueurs les plus décisifs de l’histoire, Michael Jordan avait déjà goûté à un moment de gloire intense. Alors âgé de 19 piges, le freshman de North Carolina a reçu la balle dans ses pognes à quelques secondes de l’issue du match face à Georgetown lors de la Finale NCAA. Les mains ne tremblent pas, contrairement au filet. Nothing but net, et le titre pour les Tar Heels.

Pourtant, lorsqu’il débarque dans l’équipe de Dean Smith à la rentrée 1981, Michael Jordan n’est pas assuré d’être titulaire. Le coach de North Carolina n’est pas du genre à faire des faveurs à ses jeunes recrues – seules trois d’entre elles dont James Worthy ont connu les joies du cinq majeur – et l’homme s’appuie plus sur ses systèmes que sur les individualités de son roster. Difficile donc d’imaginer que le gamin ayant explosé au cours de ses deux dernières années au lycée se retrouve sur le devant de la scène dès son arrivée à Chapel Hill, au sein d’une fac qui vise le titre national dans le sillage de son duo James Worthy – Sam Perkins, déjà présent l’année précédente. Surtout qu’après une nouvelle défaite en finale – la troisième sous l’ère Smith, auxquelles on peut ajouter trois revers en demi – une contre performance cette saison pourrait être malvenue, même s’il faut compenser le départ de Al Wood. Le joueur drafté par les Hawks en quatrième position cet été-là avait eu un rôle prépondérant dans le parcours des Tar Heels de 1981 et il laisse la place d’arrière sans propriétaire.

Aucun nom ne se dégage vraiment pour reprendre le flambeau dans le cinq, et ce sont deux freshmen qui se disputent ce spot. D’un côté Michael Jordan, de l’autre son rival du lycée, Buzz Peterson, élu High School Player of the Year en Caroline du Nord – devant Mike justement – quelques mois plus tôt. Malgré cette distinction, il va finalement regarder Jordan être propulsé dans l’équipe de départ et rentrer le premier panier de la saison des Tar Heels le 28 novembre 1981 face à Kansas. Personne n’imagine encore à cet instant qu’en plus d’avoir lancé l’exercice, il le bouclera lui-même quelques mois plus tard. Titulaire certes, mais Michael Jordan n’est pas une star intouchable en NCAA, ni même à North Carolina, freiné par le cadre strict du programme mis en place par le boss du basket à Chapel Hill. Bien entendu, entre ses années au lycée Laney de Wilmington, les matchs d’exhibition et les premières rencontres sous le maillot d’UNC, celui qui n’est qu’un role player sous les ordres de Dean Smith a pu apprendre et prendre de la confiance, qualité qui ne lui a jamais vraiment fait défaut. Aussi, malgré une certaine irrégularité, il a su gagner celle du coach des Tar Heels qui apprécie son écoute et son investissement dans le système de North Carolina, quand beaucoup d’athlètes rechignent à entrer dans un moule qui ne les met pas forcément en valeur. Et finalement c’est au moment le plus critique que cette confiance va être affichée en public. Alors que les Tar Heels sont parvenus pour la seconde année consécutive à atteindre la dernière marche NCAA, ils affrontent les Hoyas en finale. Une fac de Georgetown emmenée par Patrick Ewing qui touche du doigt le trophée à 32 secondes du terme de la rencontre en menant 62 à 61. Alors que les joueurs de Chapel Hill se rapprochent de leur banc pour un temps mort, les visages ne sont guère souriants. Pourtant, Dean Smith ne semble pas douter, contrairement à son staff comme le raconte Roy Williams, assistant à l’époque :

Il [NDLR : Dean Smith] a dit “nous sommes exactement là où nous voulons être. Nous allons décider qui va gagner le match” La première chose que je me suis demandé c’est est-ce que j’ai bien vu le score ?” Le coach dessine alors son schéma et regarde Michael Jordan. “C’est pour toi.”

Le feu passe au vert, et lorsqu’il reçoit la balle sur le côté gauche du terrain à cinq mètres du panier, le freshman ne se pose pas de question. Il dégaine. Nothing but net, 2 points de plus pour porter son total à 16 unités – à ajouter aux 9 rebonds – et celui d’UNC à 63 pions qui permettent d’entrevoir le titre. Quelques secondes plus tard, James Worthy scellera le succès en réalisant une interception, mais c’est bien le tir de Jordan que l’histoire retiendra, une image qui tourne toujours à North Carolina dans la vidéo d’introduction des Tar Heels, faisant encore vibrer les fans aujourd’hui alors que les étudiants n’étaient même pas nés en 1982. Ce tir qui a enfin offert le titre à Dean Smith mais aussi changé la vie de Michael Jordan.

C’était la naissance de Michael Jordan. Avant cela, j’étais Mike Jordan. Tout d’un coup, je rentre ce shoot et je suis Michael Jordan.

Comme si tout ce qui était arrivé par la suite découlait de ce simple tir. Un tel shoot serait l’accomplissement d’une carrière pour de nombreux joueurs, il en est un parmi tant d’autres pour Michael Jordan, ou du moins le premier d’une longue liste.

La suite de la carrière NCAA de Michael Jordan ne sera pas aussi glorieuse d’un point de vue collectif. En 1983, les Tar Heels vont s’incliner en finale régionale face à Georgia. L’année suivante, c’est contre Indiana, une marche plus tôt – demi finale régionale – que les hommes de Dean Smith vont s’incliner. Drafté par les Bulls, Michael rejoint donc la NBA un an avant la fin de son cursus. Il lui faudra ensuite attendre de longues années avant de connaître à nouveau le doux parfum d’un titre.

Multirécidiviste

Liste des crimes

Des centaines selon les fans, une poignée selon la police… la vérité sur le nombre de game winners de Mike semble bien difficile à trouver. Voici tout de même un petit Top 10 avec les plus marquants, suivi de la liste détaillée des vingt-huit victimes tombées sous ces actions, recensées par un cabinet indépendant. Vingt-huit tirs, vingt-huit matchs. Dans le lot, neuf buzzer beaters, deux paniers à trois points et six lancers francs pour conclure l’affaire. Et encore, on ne compte pas le dunk ravageur pour faire plier les Monstars dans Space Jam.

  1. 11 novembre 1984, Bulls 118 – Pacers 116 : un jumper à 4 secondes de la fin
  2. 7 décembre 1984, Bulls 95 – Knicks 93 : un jumper à 5 secondes de la fin
  3. 26 mars 1985, Bulls 120 – Pacers 119 : deux lancers francs à 5 secondes de la fin
  4. 24 avril 1985 – Playoffs, Bulls 109 – Bucks 107 : jumper à 22 secondes de la fin
  5. 25 octobre 1985, Bulls 116 – Cavaliers 115 : un lancer franc sur deux
  6. 11 novembre 1986, Bulls 112 – Hawks 110 : un layup à 9 secondes de la fin
  7. 21 novembre 1986, Bulls 101 – Knicks 99 : un jumper à 1 seconde de la fin
  8. 12 février 1988, Bulls 95 – Bucks 93 : deux lancers francs à 2 secondes de la fin
  9. 3 avril 1988, Bulls 112 – Pistons 110 : deux lancers francs à 4 secondes de la fin
  10. 15 avril 1988, Bulls 100 – Nets 99 : un jumper à 20 secondes de la fin
  11. 16 février 1989, Bulls 117 – Bucks 116 : un jumper à 1 seconde de la fin
  12. 7 mai 1989 – Playoffs, Bulls 101 – Cavaliers 100 : un jumper au buzzer
  13. 19 mai 1989 – Playoffs, Bulls 113 – Knicks 111 : deux lancers francs à 4 secondes de la fin
  14. 27 mai 1989 – Playoffs – Playoffs, Bulls 99 – Pistons 97 : un jumper à 3 secondes de la fin
  15. 13 novembre 1990, Bulls 84 – Jazz 82 : un jumper au buzzer
  16. 22 janvier 1992, Bulls 115 – Hornets 112 : un lay-up avec la faute et le lancer franc à 8 secondes de la fin
  17. 11 novembre 1992, Bulls 98 – Pistons 96 : un tir à 3 points au buzzer
  18. 17 mai 1993 – Playoffs, Bulls 103 – Cavaliers 101 : un jumper au buzzer
  1. 25 mars 1995, Bulls 99 – Hawks 98 : un jumper au buzzer
  2. 11 février 1997, Bulls 103 – Hornets 100 : un tir à 3 points au buzzer
  3. 18 mars 1997, Bulls 89 – Sonics 87 : deux lancers francs à 8 secondes de la fin de la prolongation
  4. 1er juin 1997 – Playoffs, Bulls 84 – Jazz 82 : un jumper au buzzer
  5. 13 février 1998, Bulls 112 – Hawks 110 : un jumper au buzzer
  6. 22 mars 1998, Bulls 102 – Raptors 100 : un fade away à 5 secondes de la fin
  7. 14 juin 1998 – Playoffs, Bulls 87 – Jazz 86 : un jumper à 5 secondes de la fin
  1. 22 décembre 2001, Wizards 87 – Knicks 86 : un jumper à 3 secondes de la fin
  2. 21 janvier 2002, Wizards 93 – Cavaliers 92 : un jumper au buzzer
  3. 15 février 2002 , Wizards 97 – Suns 96 : un jumper à moins d’une seconde de la fin

Quand le niveau s'élève avec l'enjeu

Le perfect en Finales

Quand on parle du côté tueur et clutch de Michael Jordan, on a forcément en tête sa statistique formidable de 6 victoires en 6 Finales NBA – avec en prime 6 titres de MVP, un record – brandie par ses fans comme argument ultime de sa suprématie sur la planète basket. Que cela fasse de lui le GOAT ou non, la question n’est pas là. Mais ce chiffre illustre une fois de plus qu’au moment le plus chaud, lorsqu’il s’agit de plier l’affaire, il répond présent. En se penchant sur les différentes séries disputées pour réaliser les deux threepeats, les images fortes et les actions d’éclats ne manquent pas pour décrire l’empreinte qu’il a laissée sur chacune de ces confrontations, avec des performances gravées dans la légende de la Ligue.

Michael Jordan C.L.U.T.C.H Infographie

*Kevin Durant a rejoint cette année le groupe des doubles MVP des Finales NBA

1991 : le titre, enfin

Le titre NBA, c’est le seul truc qui compte vraiment. Sans ça, ma vie est vide. – Michael Jordan

La fin du syndrôme Chamberlain

Avec un cinquième titre de meilleur scoreur de la Ligue glané en avril, les rayons des étagères qui débordent de trophées individuels, Michael Jordan commence à voir l’étiquette du nouveau Wilt Chamberlain lui coller à la peau. Oui, il est un soliste exceptionnel, mais il n’a pas de quoi faire gagner une équipe. Il faut dire qu’une statistique en particulier joue contre lui : depuis Kareem Abdul-Jabbar au sein des Bucks en 1971, jamais l’artificier en chef de la saison régulière n’a glissé une bague à son doigt à la fin de l’exercice. Michael Jordan va briser cette malédiction en étant grandiose individuellement – 31,2 points, 11,4 passes et 6,6 rebonds face à Los Angeles – mais surtout en participant à l’effort défensif collectif des Bulls qui fait la différence : seulement 91,6 points encaissés par rencontre alors que les Lakers en marquaient 106,3 lors de la saison, les barbelés ont été posés.

Au moment d’affronter les Lakers de Magic Johnson, l’armoire à trophées de Michael Jordan est déjà bien remplie. Il vient d’ailleurs d’y déposer un second titre de MVP de la saison régulière et un cinquième de meilleur scoreur. Mais ce n’est pas suffisant, le titre manque toujours à l’appel et Chicago n’a jamais voyagé jusqu’aux Finales NBA. Sauf que cette année, la donne semble enfin avoir changé : Michael Jordan et les Bulls ont finalement su répondre au défi physique des Pistons qu’ils ont éliminés d’un grand coup de balai, brisant ainsi la frustration immense que le basket des Bad Boys avait pu laisser les saisons précédentes. La dernière marche est donc sous leurs yeux, et elle est taggée d’une inscription Los Angeles en violet et or.

Bulls-Lakers, c’est un peu le passage de témoin entre Magic Johnson et Michael Jordan, les deux stars dont l’impact dépasse le cadre du basket. Des icônes, des marques. Du moins c’est cet affrontement qu’on veut nous vendre, avec Magic qui pourrait laisser sa place à Mike au sommet de la Ligue. Pas sûr que le meneur de L.A. soit de cet avis et souhaite s’incliner, Jordan doit mériter son succès et pousser Johnson hors du trône. Alors ce n’est pas forcément avec le statut de favoris que les Bulls se présentent face aux Lakers et en 1991, ce premier voyage en Finales pour les gars de l’Illinois semble constituer la dernière étape de leur apprentissage. Pour gagner un titre, il faut de l’expérience, et les Purple and Gold en ont bien plus dans leur besace.

La victoire de Los Angeles au Chicago Stadium lors du Game 1 confirme bien cette sensation, quand le numéro 23 échoue à arracher la victoire d’un jump shot à trois secondes de la fin. Spoiler : il se rattrapera lors du Game 3 en grattant une prolongation ensuite remportée par les Bulls. Entre temps, il offrira une arabesque aussi célèbre que l’exclamation de Marv Albert devant ce lay-up en changeant de main au milieu des mastodontes des Lakers : “Oh what a spec-TAC-ular move by Michael Jordan”. Si cette image, maintes et maintes fois revue, revient souvent lorsqu’on évoque la victoire 4-1 des joueurs de l’Illinois, ce n’est pas la plus marquante. Celle qui résume le mieux l’importance du titre, c’est Michael Jordan en pleurs, casquette en désordre sur la tête et Larry O’Brien dans les bras, sous le regard bienveillant de son père. Les nerfs lâchent, l’attente était trop longue.

Michael Jordan C.L.U.T.C.H

1992 : un back-to-back en haussant les épaules

Maintenant qu’il s’est débarrassé du fardeau, il va pouvoir jouer plus relax. Complètement relax. Et là, ça va être terrifiant. – James Jordan au sujet de son fils

Vu par TrashTalk

  • 35 points à la mi-temps (record NBA), 6 tirs primés enfilés alors que ce n’est pas sa spécialité, des Blazers écœurés et un haussement d’épaules légendaire. – Alexandre Martin
  • Même les Monstars n’auraient rien pu faire pour l’arrêter ce soir-là, et sa gestuelle est tout de suite devenue culte. – Benoit Carlier
  • On est à une période où quelques gars chauffent pas mal mais alors l’autre il te fait ça en Finales NBA. Sa mimique est mythique et je suis sûr que t’as même des mecs qui se la sont fait tatouer. – Giovanni Marriette

Dans la dynamique du premier titre, les Bulls et Michael Jordan continuent en effet sur un rythme effréné avec une nouvelle saison où la barre des 60 victoires est atteinte, argument supplémentaire pour le troisième trophée de MVP de leur franchise player. Une récompense qu’il glane devant Clyde Drexler, le swingman des Blazers menant pour sa part les siens au sommet de la Conférence Ouest pour un retour en Finales après leur défaite en 1990. Les deux futurs dream-teamers et leur duel à venir sont l’attraction numéro un de cette série et les médias s’en délectent d’avance, titillant le joueur des Bulls au sujet de son adversaire direct. Un Clyde Drexler que certains déclarent au même niveau que MJ, ou pas loin, mais en tout cas meilleur que lui en ce qui concerne l’adresse de loin. Pas une bonne idée de chauffer JoJo de la sorte quand on connaît l’esprit de compétition de l’animal… Une rencontre historique – de plus – et un haussement d’épaules plus tard, le débat semble clos.

Mais les Blazers ne lâchent pas l’affaire et reviennent immédiatement dans le coup au match suivant. Le scénario se répète en arrivant dans l’Oregon si bien qu’après quatre confrontations, les deux franchises sont dos à dos. Comme souvent dans une telle situation, Michael Jordan fait pencher la balance du côté des Bulls en permettant aux siens de remporter à l’extérieur un Game 5 crucial, envoyant 46 pions pour repartir dans l’Illinois avec l’avantage. Que Chicago ne manque pas de mettre à profit pour conclure dès la sixième rencontre grâce à une remontée spectaculaire amorcée par la second unit, avec MJ en cheerleader de luxe. Back-to-back baby, Chicago fête son titre à la maison.

Shrug Game

C’est l’histoire d’une nouvelle performance pour les annales réalisée par Michael Jordan. Lors du Game 1 face aux Blazers, le numéro 23 des Bulls prend feu derrière l’arc, lui qui n’a pas pour habitude d’exceller dans ce domaine : il a converti seulement 27 de ses 100 tentatives en saison régulière et 3 sur 14 à cet instant des Playoffs. Mais probablement vexé par les remarques concernant la supériorité de son adversaire Clyde Drexler dans cet exercice, MJ rétorque en balançant un sublime 6/10 du parking lors de cette rencontre. Six ogives qui ont toutes fait mouche en première mi-temps pour un record NBA, tout comme les 35 unités sur cette période. Devant une telle insolence à 3 points, tout le monde est sur le cul. Michael Jordan aussi, ce qu’il résume parfaitement avec son haussement d’épaules devenu culte et qui a donné son nom au Shrug Game.

Michael Jordan C.L.U.T.C.H

1993 : duel au sommet entre potes

Magic et Bird n’ont jamais gagné trois Finales consécutives. Je ne dis pas que je suis meilleur qu’eux, mais j’ai réussi à le faire et personne ne me l’enlèvera. – Michael Jordan

Ils l’ont fait. Malgré la lassitude qui peut toucher les champions lorsqu’ils enchaînent les succès, les Bulls sont parvenus à conserver leur bague. Pourtant ils ne présentaient “que” le troisième bilan de la Ligue au moment d’attaquer les joutes printanières, devancés par les Knicks à l’Est, et les Suns de l’autre côté du Mississippi. Les premiers leur ont d’ailleurs donné du fil à retordre en finale de Conférence en s’adjugeant les deux premiers matchs au Madison Square Garden. Puis Chicago a fait le taf, parfois dans la douleur, remportant quatre victoires consécutives avant d’affronter le MVP Charles Barkley et ses troupes. Les deux stars sont au sommet de leur art et vont se rendre coup pour coup lors de cette série.

Une confrontation étrange qui voit d’abord les Bulls s’imposer à deux reprises sur le parquet de Phoenix avant que les Suns ne leur rendent la pareille avec deux succès en trois rencontres au Chicago Stadium. Dans le lot, les Game 3 et 4 sont légendaires, entre une triple prolongation remportée par la franchise de l’Arizona et un match à 55 pions de Jordan conclu sur la victoire des Taureaux.

Alors que les Cactus arrachent le Game 5 pour revenir à 2-3 et s’offrir un peu d’espoir avec un retour à la maison, Charles Barkley ne doute pas “On retourne à Phoenix. Chaud, très chaud. C’est fini. Ils ne gagneront plus dans notre boutique.” En effet, c’est fini. John Paxson crucifie les Suns avec son ogive à la fin du Game 6. Les Bulls sont encore champions, et Michael Jordan une fois de plus MVP. Intouchable avec ses 41 points, 8,5 rebonds et 6,3 passes de moyenne. Tellement au-dessus de la mêlée qu’il semble pouvoir régner sur la NBA quelques années encore. Mais l’histoire sera toute autre. Alors que la motivation le fuyait déjà depuis quelques temps, l’assassinat de son père l’été qui suit va pousser Mike à prendre du recul et annoncer sa retraite à l’orée de la saison 1993-94.

Le meilleur match de sa carrière ?

Les Bulls mènent 2-1 mais viennent de laisser filer leur premier match à domicile après trois prolongations. Pas du goût de Michael Jordan qui décide d’en faire une affaire personnelle.

Je considère ce match comme l’un de mes meilleurs. À chaque gros rendez-vous, j’essaie de sortir mon meilleur basket. C’est mon rôle. J’avais décidé de supporter la pression de façon à ce que mes coéquipiers n’aient pas à le faire.

Avec 55 pions à 31 sur 37, 8 rebonds et 4 passes mais avant tout la victoire, on peut dire que le travail a été bien fait. Et il fallait bien cet effort pour contrer le triple-double de Sir Charles qui se démène du côté des Suns.

1996 : pour papa

C’est probablement le match le plus dur que j’ai eu à jouer. J’avais tellement de choses dans mon cœur, dans mon esprit. Tellement de choses à penser. – Michael Jordan

It don't mean a thing without a ring

En débutant les Playoffs, voilà ce que les Bulls répétaient à l’envie. Sans titre au bout, leur record de l’époque de 72 victoires pour 10 défaites n’aurait aucune valeur. Ce n’est pas la saison régulière qui compte, mais bien les quinze succès supplémentaires à compiler lorsque les Playoffs débutent. En allant chercher leur bague cette année-là, les joueurs de l’Illinois ont mis un point final à la plus belle saison de l’histoire avec un bilan global de 87-13. Mais plus que des chiffres, ce sont toutes les histoires, cet aspect dramatique et romanesque qui a entouré cette équipe entre le retour de Michael Jordan et ce titre qui a marqué ceux qui l’ont suivie. Un scénario qui dépasse le cadre du basket, et la happy end qui va avec.

16 juin 1996. Le buzzer n’a pas encore retenti mais le banc des Bulls envahit le parquet. Michael Jordan récupère le ballon, l’horloge n’existe plus. Il s’écroule au sol, en position foetale. Plus rien ne l’atteint, les larmes coulent. Il ne sort pas d’une grosse performance – seulement 23 points à 6 sur 19 au tir, 4 balles perdues – mais en ce jour de fête des pères, il n’avait pas plus à offrir, l’émotion était trop forte.

Il n’a d’ailleurs pas réalisé une grande série selon ses propres standards ou encore le niveau d’excellence affiché par la troupe de Phil Jackson cette année, bien gêné par Gary Payton. Mais après 72 victoires en saison régulière, les Bulls sont allés au bout du pari fou de Mike : retrouver les sommets alors que personne ne croyait en eux un an plus tôt, lorsque le numéro 23 semblait dépassé et que Chicago perdait contre le Magic. Et même s’il s’agit de ses moins bonnes Finales d’un point de vue individuel, le résultat est là : les jeunes effrontés d’Orlando ont été balayés au tour précédent, les Sonics ont succombé aussi et Michael Jordan récupère un quatrième trophée de MVP pour son quatrième titre lors de son quatrième voyage en Finales NBA.

On peut partir. Et revenir. On peut chuter. Et se relever. On peut échouer. Et réussir. On peut provoquer des émotions. Et être submergé par les siennes. Cette image de joueur divin, intouchable qui s’effrite pour laisser apparaître l’homme derrière le mythe, c’est finalement ça le plus marquant lors de cette nouvelle victoire qui conclut une saison d’exception.

1997 : le Jazz et une pizza ne suffisent pas.

Personne ne gagnera le titre tant que Michael Jordan n’aura pas pris sa retraite. – Pat Riley

Maitre du money time

Comment quantifier l’apport de Michael Jordan lors des moments décisifs ? Difficile, mais quelques chiffres permettent d’indiquer à quel point il peut peser.
Lors de ces Finales, il a inscrit en moyenne 10,6 points au cours du quatrième quart temps, soit 29% de son total, avec une pointe à 54% (12 points sur ses 22) lors du Game 4.
Cela représente également en moyenne 45,5% des points scorés par les Bulls durant cette période. Au cours d’une série aussi serrée, cet impact est colossal.
Notons enfin qu’à mesure que la saison avançait, l’apport de Michael Jordan au scoring s’est de plus en plus fait sentir lors des quatrièmes quart-temps. Alors qu’il ne contribuait qu’à 29% des points des siens en saison régulière, il a atteint 32% en Playoffs et donc 45,5% lors des Finales. Auxquels on peut ajouter une passe décisive pour le tir du titre de Steve Kerr lors du Game 6, parce qu’être clutch, c’est prendre la bonne décision.

Au moment d’attaquer les Finales, tout le monde ne partage pas l’avis du coach du Heat et de nombreux observateurs pensent que les Bulls ne sont plus intouchables, malgré leurs soixante-neuf victoires en saison régulière. Que Michael Jordan – devancé par Karl Malone pour le titre de MVP – est un peu seul. Pas de vrai meneur. Pas de vrai pivot non plus, du moins d’un niveau correct, même si Brian Williams est venu apporter un coup de pouce relatif pour les Playoffs. Qu’une grande partie du roster a tout juste sa place en NBA, sans faire injure à Randy Brown, Jud Buechler, Bill Wennington ou encore Jason Caffey. Une sorte d’assemblage de bric et de broc autour des quatre tauliers.

Sauf que dans le même temps l’un de ces piliers pète les plombs. Dennis Rodman a collectionné 11 fautes techniques en 7 rencontres de Playoffs et son impact se réduit. Une autre star est en miettes, le dos de Tony Kukoc le faisant horriblement souffrir. Mais c’est oublier que la présence de Michael Jordan – parfaitement secondé comme toujours par Scottie Pippen – rend tout ce petit monde meilleur. Plus confiant. Et finalement imbattable. Car dans les moments de doute, Mike est là pour garder le cap, servir d’exemple à ses troupes. Comme lorsqu’il donne la victoire sur un fade away lors du Game 1. Qu’il puise dans ses réserves lors du Flu Game. Qu’il n’hésite pas à offrir le tir décisif à Steve Kerr à la fin du Game 6.

Ce titre n’est peut-être pas le plus beau des Bulls. Il a fallu cravacher. La supériorité n’est pas aussi évidente que par le passé. Sur les six rencontres, quatre se sont terminées avec des écarts de moins de cinq points. Autant dire des cacahuètes. Des détails qui ont été trois fois sur quatre en faveur de Chicago. De là à dire que la présence de Michael Jordan y est pour quelque chose…

Flu Game

Gueule de bois ? Intoxication alimentaire due à une pizza avariée ? Véritable grippe ? Personne ne saura jamais pourquoi au moment de débuter le Game 5 face au Jazz, Michael Jordan n’est pas au sommet de sa forme. Nauséeux, fiévreux, on le sent plus apte à poser un renard qu’à porter une équipe sur ses épaules. Qu’à cela ne tienne, il rentre quand même sur le parquet du Delta Center. Il puise dans ses réserves et mène les siens dans le dernier quart pour faire la différence. Tout d’abord en scorant 7 pions lors d’un 10-0 permettant aux Bulls de retrouver des couleurs. Puis en s’arrachant pour prendre un rebond sur son propre lancer franc, récupérant une nouvelle possession cruciale à 45 secondes de la fin alors que le score est de 85 partout. L’horloge tourne, Mike sert Pippen poste bas. Bryon Russell décide de venir en aide. Sans hésiter, Scottie ressort la gonfle pour Jordan ainsi libéré, ficelle du parking. Puis un retour sur le banc porté par son fidèle lieutenant, symbole des difficultés physiques de Michael Jordan ce soir-là mais aussi du lien fort unissant les deux joueurs. Utah ne reviendra pas.

Michael Jordan Clutch Flu Game

1998 : une fin en apothéose

Nous sommes peut-être un peu fatigués, mais nous avons du cœur. Notre cœur n’est pas fatigué. – Michael Jordan après la qualification face aux Pacers

En effet, on les a parfois senti usés. Un peu vieux. Boudeurs, à l’instar d’un Scottie Pippen en froid avec le front office et absent un long moment à la reprise suite à une blessure soignée tardivement. On a surtout vite compris qu’il s’agissait de la dernière danse, quand Jerry Krause a clairement fermé la porte à une prolongation de Phil Jackson. Une déclaration lourde de sens, car elle impliquait également le départ de Michael Jordan qui avait juré fidélité à son coach.

Tout cela a fait que pour la première fois depuis le début de la saison 1995-96, encore plus que l’année précédente où certains pensaient voir leur supériorité remise en cause, les Bulls ont paru vulnérables. Proches du précipice, comme lors de la finale de Conférence face aux Pacers remportée au terme d’un Game 7 décisif, ils ne font pas forcément figure de favoris au moment de débuter la revanche de la saison passée face au Jazz. Sans l’avantage du terrain cette fois-ci.

Si le scénario est différent de 1997, l’issue reste la même, malgré l’échec de Michael Jordan pour boucler la série lors du Game 5 sur une dernière tentative désespérée. Ou grâce a-t-on envie de dire. Car ce tir manqué va nous offrir la plus belle fin qui soit. Un dernier match, une dernière performance hors du temps. 45 points et des ultimes secondes qui résument la force de Michael Jordan alors que les Bulls sont menés de 3 unités. Un premier panier rapide. Une interception dans les mains de Karl Malone. Et un dernier jump shot pour la victoire. L’image est parfaite et gravée pour toujours dans la légende.

Vu par TrashTalk

  • L’action la plus marquante de Michael Jordan ? pour moi c’est clairement le shoot vs Jazz en QUATRE VINGT DIX HUIT. Jojo prend sa retraite là dessus (il n’a jamais joué à Washington), la poussette sur Bryon est mythique, son bras tendu pendant de longues secondes aussi, et il finit sur son move favori : tuer une franchise quasiment au buzzer. – Giovanni Marriette
  • Le shoot à Utah, c’est une dinguerie. La tristesse du temps qui passe fait qu’on diminue souvent la puissance d’un moment, mais vous vous rendez compte aujourd’hui, si cela se produisait avec quelqu’un d’autre ? Un type, qui au bout de sa carrière, après avoir tant fait et tant réussi, est mené au score, intercepte la balle, est à l’extérieur, devant 20 000 personnes, en un contre un, prêt à assassiner son défenseur et à finir là-dessus ? Il plante le shoot du 6ème titre et prend sa retraite derrière ? C’est intouchable. Qu’on soit d’accord : c’est pas que l’action la plus marquante de Michael Jordan, c’est l’action la plus marquante de l’histoire de la NBA. – Bastien Fontanieu

Il parait que le mec est spécial...

MJ's Facts

Classement ? Quel classement ?

Clutch ranking

Au moment d’établir un classement des joueurs les plus clutch, il est toujours difficile de rester totalement objectif. En effet, si on peut s’appuyer sur certaines informations comme le nombre de titres, le bilan en Finales ou les game winners, il reste cependant de nombreux écueils. Tout d’abord est-ce qu’une interception ou un contre à deux minutes de la fin – ou tout autre moment crucial du match – n’est pas aussi important ou clutch que des lancers francs sur une dernière possession ? On se limite donc assez vite aux tirs décisifs, laissant de côté d’autres actions ou même des tirs importantissimes pris plus tôt dans une rencontre.

En outre, arracher la victoire lors des soirées hivernales de la saison régulière n’a pas la même saveur que briller lors des Finales NBA. Pourtant, ces deux aspects comptent lorsqu’on essaie de construire un classement, quitte à décevoir certaines personnes. Bref, on attend toujours le savant fou qui va nous pondre l’algorithme parfait qui pourra définir le joueur le plus clutch de l’histoire. Mais une chose est sûre, même si tout cela reste subjectif, un bilan immaculé sur la dernière marche avec quelques actions – tir, interception, passe – qui valident le passage chez le bijoutier pour une bague, ça pèse lourd dans la balance.

Parce que personne n'est parfait

Les échecs

J’ai raté plus de 9000 tirs dans ma carrière. J’ai perdu presque 300 matchs. 26 fois, on m’a fait confiance pour prendre le tir de la gagne et j’ai failli. J’ai échoué encore et encore dans ma vie. Et c’est pour cela que j’ai réussi.

Voilà ce que Mike déclarait dans la campagne Failure pour Air Jordan. En effet, s’il y a eu de nombreux succès, des titres et quelques game winners au milieu de cette réussite, tout n’a pas été parfait pour His Airness qui a donc connu quelques échecs, parfois cuisants. Voici une liste non exhaustive des moments où il a fallu plier une rencontre – voire arracher une prolongation – et que la gonfle n’a pas traversé le filet adverse. Avec un focus particulier sur les Playoffs et les Finales, parce que c’est encore plus fun. Nobody’s perfect.

Game 1 des Finales NBA 1991, face aux Lakers à Chicago

Premier voyage en Finales NBA, premier match, et premier tir décisif à prendre. Et comme pour beaucoup d’entre nous, les débuts sont un peu courts. C’est ce que va vivre Michael Jordan en héritant de la gonfle à neuf secondes de la fin sur une remise en jeu derrière le panier des Lakers. Il dribble depuis l’arc des 3 points et amorce son jump shot à six mètres du panier. L’arceau, mais pas le filet. Les Bulls menés 92-91 perdent finalement 93-91.

Game 2 des Finales NBA 1992, face aux Blazers à Chicago

Après une victoire facile au Game 1, les Bulls souffrent lors de la seconde rencontre de la série. À douze secondes du terme de ce match, les Blazers tiennent le choc à 97 partout quand Michael Jordan remonte le ballon pour aller chercher la victoire. Mais son jump shot là encore pris depuis six mètres environ, mais de l’autre côté de la tête de raquette cette fois-ci, ne fait pas mouche. Et la prolongation tourne à l’avantage de la franchise de l’Oregon.

Game 1 du second tour 1995, face au Magic à Orlando

“Le numéro 45 n’est pas le numéro 23”. Ce sont les mots de Nick Anderson après la victoire du Magic lors du Game 1 des demi-finales de Conférence entre Bulls et Magic. Il faut dire que l’ancien retraité qui a fait son comeback quelques mois plus tôt vient de connaître un beau loupé. Alors certes, il ne s’agit pas d’un shoot, mais sa perte de balle coupable à moins de quinze secondes de l’issue d’un match où Chicago mène 91-90 va avoir un impact tragique. Sur ce turnover provoqué par Anderson, Penny Hardaway récupère la balle avant de la glisser à Horace Grant pour le dunk. Orlando s’impose au final 94-91. Au fait, sur ce match Mike termine à 19 pions à 8 sur 22, 8 balles perdues. Sale.

Game 4 des Finales NBA 1997, face au Jazz à Salt Lake City

Après deux lancers francs de Karl Malone, le Jazz mène de trois unités à dix-huit secondes du terme du match. Les Bulls repartent sous leur panier avec Toni Kukoc qui monte la balle avant de la confier à MJ une fois le milieu de terrain passé. Légèrement excentré côté gauche, le numéro 23 longe la ligne des tirs primés pour tenter sa chance du parking lorsqu’il arrive à quarante cinq degrés sur la droite. Un shoot qu’on ne montrera pas dans les écoles, avec un Bryon Russell qui défend chèrement sa peau et celle du Jazz. Échec, et l’ailier profite même de la contre-attaque pour sceller la victoire d’un dunk rageur.

Game 5 des Finales NBA 1998, face au Jazz, à Chicago

Alors que les préparatifs pour une grosse bringue sont bien avancés au United Center, Karl Malone et le Jazz comptent bien repousser la fête. Et ils y arrivent bien puisqu’à 1,1 seconde de l’issue du Game 5 qui doit donner le titre aux Bulls, Utah mène de deux points. Sur une première tentative de remise en jeu, John Stockton dévie la balle. Trois dixièmes s’écoulent, plus que huit à disposition des locaux. Michael Jordan parvient tant bien que mal à se libérer pour recevoir la gonfle mais son fade away en se retournant derrière l’arc a beau présenter une courbe en cloche, c’est un airball. Et le silence dans l’enceinte.

Les meilleurs moments de Mike

Best of

Lorsqu’on jette un coup d’œil dans le rétro pour se remémorer les meilleurs moments de Michael Jordan, la liste est longue. Difficile de faire le tri. On a quand même essayé et le constat est sans appel : dans ce qui nous a marqué, les moments clutch squattent le sommet du classement.

La plus belle fin possible

The Last Shot

« Quand nous avons demandé le temps mort en étant menés de trois points à quarante-cinq secondes de la fin, je me suis dit que c’était la parfaite opportunité pour un shooteur à 3 points d’égaliser. Et je l’ai mentionné à Phil. Et Phil m’a regardé avec cet air dégoûté et il m’a dit : “Steve, il est temps de voir les choses en face. L’an dernier était un coup de bol. Donne la balle à Michael et dégage de son chemin.“ Et pour ce que ça vaut, je pense que j’ai fait un super boulot en ce qui concerne dégager de son chemin. »

Si Steve Kerr se marre lors de la parade des Bulls pour raconter comment il a vécu les derniers instants menant au sixième titre des Taureaux, à l’instar de ses coéquipiers il n’en menait pas large à quarante-cinq secondes du terme du Game 6 face au Jazz. Une rencontre qui ne se présentait pas sous les meilleures auspices pour la franchise de l’Illinois qui a manqué le coche au match précédent en perdant à domicile, handicapée par la maladresse de ses stars Jordan et Pippen qui cumulent un vilain 11/42 au tir. Du coup, c’est à Salt Lake City qu’il faut aller chercher le titre, dans un Delta Center chaud bouillant. Histoire de rajouter encore un peu de difficulté, les Bulls doivent composer avec un Scottie Pippen diminué car blessé au dos, tandis que Ron Harper n’est pas au sommet de sa forme avec une grippe intestinale. “J’ai demandé à Michael Jordan s’il pouvait disputer l’intégralité des 48 minutes” se rappelle Phil Jackson dans 11 Rings. “Si tu as besoin que je le fasse, je peux” répond l’intéressé. Pour un mec qui a soufflé ses trente-cinq bougies quelques mois plus tôt et qui sort d’une prestation moyenne au shoot, il y a de quoi être sceptique. Sauf que MJ ne s’est jamais caché lors de rencontres avec un tel enjeu. Et puis dans tout ce marasme – auquel il faut ajouter un Dennis Rodman bien souvent hors du coup malgré ses efforts défensifs sur Malone – une statistique joue en faveur des hommes de Windy City : jamais une équipe n’a manqué le titre après avoir mené 3-1 comme ils l’ont fait, les Warriors de 1996 n’étant encore que des enfants à cette époque. Et puis sur les cinq trophées soulevés jusque-là par Chicago, quatre l’ont été lors d’un Game 6.

Malgré un départ canon, Michael Jordan et les siens se retrouvent vite dans le dur, abandonnés par le dos de Scottie Pippen, sans réponse face à Karl Malone et Antoine Carr qui pilonnent leur secteur intérieur. Entre défenses illégales et jeu offensif stéréotypé, les Bulls souffrent. Mais ils s’accrochent dans le sillage de leur franchise player qui regagne les vestiaires à la mi-temps avec 23 unités au compteur, et seulement deux minutes trente de repos à cet instant du match. Le Jazz mène de quatre points, cela pourrait être bien pire. La seconde moitié de la rencontre se poursuit sur le même schéma, les Bulls restant au contact, le Jazz ne parvenant jamais à prendre le large. Et lorsque le quatrième quart s’ouvre sur le score de 66-61 pour les locaux, on se demande si Utah peut perdre le match tant Chicago paraît impuissant. En dehors de MJ. Une nuance importante quand on connaît l’animal. Mais peut-il faire la différence alors qu’il semble par moment épuisé comme l’indique le 1/9 sur plusieurs minutes à cheval entre les deux dernières périodes, ne pouvant s’appuyer que de façon sporadique sur son fidèle lieutenant qui souffre ? Son regard noir laisse penser qu’il est toujours déterminé, mais il cherche des solutions. Histoire de reprendre son souffle, il s’offre quelques instants sur le banc rapidement dans le dernier acte. Huit minutes trente avant la fin du match, Michael Jordan rejoint la table de marque, prêt à jeter ses dernières forces dans la bataille, dans ces instants cruciaux qu’il affectionne tant. En réponse, Jerry Sloan appelle Bryon Russell pour qu’il retrouve lui aussi le parquet et la gestion du numéro 23 en défense. Ils ne le savent pas encore, mais dans quelques minutes ils seront au centre de la planète orange.

Après un coup de boost amorcé par le retour de Michael Jordan, les Bulls parviennent même à prendre l’avantage. Pas très longtemps, la maladresse étant de mise avec des tirs trop courts pour His Airness, preuve s’il en faut de sa fatigue. Pendant que Chicago insiste avec de l’isolation sur MJ, les joueurs de Salt Lake City le poussent au périmètre, ne lui laissant que des jump shots à prendre, plus difficiles que des pénétrations sur lesquels ils seraient démunis, ou du moins en plus grande difficulté. Il faut dire qu’Adam Keefe, Greg Foster ou même Antoine Carr pour protéger le cercle, on a connu plus intimidant. Alors Jordan tente d’aller chercher des lancers qu’il obtient, comme à une minute de la fin, tandis que les siens sont menés de deux points, 83-81. Phil Jackson demande un temps mort de vingt secondes. L’occasion de se recentrer, de respirer et une dernière fois de s’offrir quelques précieux mais courts instants de repos. En faisant ficelle à deux reprises après cette pause, le numéro 23 remet les deux équipes à égalité… quelques secondes car Karl Malone libère parfaitement la balle suite à une prise à deux et offre ainsi un shoot ouvert à John Stockton du parking. Le meneur ne se fait pas prier et plante son coup de poignard. Il reste alors quarante-deux secondes à jouer, nouveau temps mort chez les Bulls, à quelques encablures d’un Game 7. A un détail près et pas des moindres. Michael Jordan porte toujours l’uniforme rouge et il n’a pas abdiqué, loin de là. Pour les derniers moments du match, la stratégie est claire : balle à Mike, on joue rapidement pour avoir deux possessions en avisant si besoin en fonction de ce que le Jazz fera de ses vingt-quatre secondes. La légende peut s’écrire.

Jordan profite d’un écran de Rodman pour se libérer, ce qui permet à Scottie Pippen de lui confier la gonfle sur la remise en jeu. Le 23 attaque le cercle et finit sans grande difficultée, le tout en moins de cinq secondes. Utah ne mène plus que d’un point. Stockton remonte la balle, pris par Steve Kerr, mais sans une pression monstre. Il offre le ballon à son comparse Karl Malone au poste, Rodman est sur le power forward du Jazz. Dix secondes à jouer sur la possession. Jordan surgit dans le dos du Mailman, tape la précieuse sphère orange et la récupère. Le match bascule, dix-huit secondes à jouer. Calmement malgré l’euphorie qui pourrait suivre une telle interception et l’adrénaline de cette fin de match, Michael s’avance jusqu’à la moitié de terrain d’Utah. La fatigue semble loin. Il temporise. Analyse. Fait son choix. Hésite-t-il ? Probablement pas, il joue, il vit pour ces moments-là. Dix secondes. Pas de prise à deux, seul Bryon Russell est là pour tenter de le contenir. Jordan accélère en tête de raquette, stoppe sa course, laisse traîner son bras pour aider son défenseur à perdre l’équilibre. La différence est faite. Impuissant au sol, Russell a beau faire l’effort, il ne peut qu’admirer Michael Jordan prenant son shoot. Sept secondes, la balle quitte les mains de Mike. Il redescend, stoïque, la mimine toujours en l’air, comme pour poursuivre son geste. Pour l’immortaliser ? Cette posture avec la ficelle qui suit donne en tout cas des frissons. Il reste cinq secondes mais le Jazz ne reviendra pas. C’est fini, tout le monde le sent, le sait. Michael Jordan va prendre sa retraite sur cette ultime image.

“Tu es putain d’incroyable” lui glisse Steve Kerr au moment de l’étreindre. “Quelle fin !” concède Phil Jackson à sa star, “Merci”. Franchement, on aurait pas dit mieux. La page va alors se tourner, et au moment de refermer le livre, c’est bien l’un des plus beaux chapitres qu’on vient de parcourir – ce qui suivra aux Wizards quelques années plus tard n’étant qu’un jubilé pour prolonger le plaisir. Une fin à la fois prévisible, intense et émouvante. Dire qu’on aurait presque douté.

One Page Michael Jordan Clutch The SHot

Si l’image la plus connue de Michael Jordan en dehors de son crying meme reste le Jumpman qui signe sa marque et rappelle son côté aérien, ce qui fait son caractère unique, bien plus que ses envolées demeure son instinct de tueur et la posture qui va avec :

Le poing serré, coude dressé, visage fermé, regard noir. Ce geste qu’il répétait après tellement de gros shoots, à la fois tellement classe et imposant. Il y a ceux qui font les zouaves après un game winner, et puis t’as Jordan. La gagne, le style qui va avec, le maillot blanc parfaitement taillé, le short, les pompes, et ce poing serré qui a fait soupirer tellement de monde. L’image d’un winner, d’un dictateur de la gagne, tout simplement. – Bastien Fontanieu.

La signature d’un joueur qui n’avait en tête que la victoire et qui ne tremblait pas au moment d’aller la chercher. “Il était l’œil du cyclone. Plus les choses devenaient frénétiques, plus il était calme” glisse d’ailleurs à son sujet George Mumford, coach mental qui a taffé avec les plus grands dont Mike himself. Un calme qui explique certainement sa réussite dans les moments cruciaux et qui fait de lui le joueur le plus clutch de l’histoire de la NBA.

Crédits

Textes et mise en page par David Carroz
Illustrations par Tiago Danieli
Vidéos par NBA, Clutch-23 et TrashTalk Production (Léonce Barbezieux, Alexandre Martin et Bastien Fontanieu)
Infographie par Loïck Le Meur

Sources statistiques : 5 Majeur, ESPN et Basketball-reference.